Telle est l'amorce de la phrase liminaire qui entame les 903 pages des Bienveillantes.
Je retiens mon souffle.
Jonathan Littell vient de me porter l'estocade miraculeuse qui tisse le lien improbable entre son univers d'auteur et le mien.
Il y aurait sans doute des choses à dire sur l'esthétique de la réception, Hans Robert Jauss, Wolgang Iser, Umberto Eco ou même Hegel et son intentionnalité, mais je ne dirai rien car la fenêtre publicitaire qui clignote à coté de mon texte me casse les yeux et l'attention. Suis-je bête... Il suffisait de tout décaler vers la frontière de mon IBook. Exit la publicité et ses néons agressifs.
Je ne dirai donc rien, disais-je, sur l'esthétique de la réception.
Barthes (Roland pas Fabien) dit : "Le texte que vous écrivez doit me donner la preuve qu'il me désire. L'écriture est ceci : la science des jouissances du langage, son Kamasutra." Et bien, c'est comme si le narrateur des Bienveillantes - Robert Aue - m'avait donné l'embryon de cette preuve. Nous partageons une culture commune et celle-ci se manifeste notamment dans les liens transtextuels apparents. C'est un peu magique tout cela, Il faut être de la quadrature pour entrevoir ces clins d'oeils jetés commes des bouteilles à la mer.
Les "Frères humains" de Jonathan Littell font écho aux "Frères humains qui après nous vivez..." de François Villon. Aue se livrerait-il à l'ultime prière du condamné ?
L'autre écho des "Frères humains", celui qui me frappe le plus immédiatement, est celui fait aux incantations ante-mortem d'Albert Cohen dans "Ô vous frères humains". La question de la judéité est posée, les deux récits sont à la première personne en focalisation interne, mais les points de vue sont radicalement différents. Alors que le protagoniste de Littell est un bourreau nazi, c'est une victime volontairement ressassante qui exprime sa voix dans les pages de l'écrivain juif natif de Corfou.
Littell se place dans cet héritage transtextuel - il est l'héritier de... (et non pas intertextuel - il serait le simple "citeur" de...). Et par ce lien ambigu, il interroge son lecteur.
Que va-t-il se passer ? Que va-t-il faire (Littell - Aue) ?
Je suis comme Zola à la fin de "J'accuse...!", j'attends.